Autant ne pas tourner autour du pot. Ce qui m’intéresse dans le cheval, c’est l’homme. Cela fait quinze ans que je suis les courses hippiques et je serais bien incapable de décrire les modèles des chevaux qui tournent au rond de présentation sur les hippodromes, incapable de comparer les mérites d’un Montjeu et d’un Hurricane Run.
Hurricane Run par exemple. Indéniablement, le cheval de l’année 2005.
J’admire sa force brute, son pouvoir d’accélération et même ses écarts, mais je suis surtout fasciné par le mental à toute épreuve de son jockey irlandais,
Kieren Fallon, intrigué par l’échec de son jockey français,
Christophe Soumillon dans le
Jockey Club 2005 (et ses conséquences), et pour finir sidéré devant le montage totalement inédit
Fallon-Fabre-Tabor aux commandes du vainqueur du dernier
Arc .
On l’aura compris, ce qui m’intéresse dans le cheval, c’est l’homme, et ce qui m’intéresse chez l’homme, ce sont ses ressorts :
-
Comment fait-on pour rester indifférent à la pression alors que l’on est cerné par les « affaires » et qu’en ce premier dimanche d’octobre 2005, 17 heures 31, on est, ma foi, plutôt mal embarqué, côté corde, sur le favori de la plus belle course européenne (Kieren Fallon) ?
-
Comment fait-on pour rebondir après son premier véritable échec sportif et comment vit-on le fait d’être à Saint-Cloud sur Sweet Shareef quand on devrait être au Curragh sur Hurricane Run en ce dernier dimanche de juin 2005, 16 heures 31 (Christophe Soumillon) ?
-
Comment fait-on pour travailler simultanément avec l’Aga Khan, Cheikh Mohammed, Khalid Abdullah, Le Baron von Ullmann et dorénavant Michael Tabor, Sean Mulryan et les frères Wertheimer (André Fabre) ?
Un journaliste français avisé, même sur des sujets sensibles comme ceux-ci, pourrait obtenir des éléments de réponse de la part de Kieren Fallon et Christophe Soumillon. Mais d’André Fabre, rien. Et même moins que rien. A moins de l’interroger en anglais. Car, et c’est un drame pour la presse spécialisée nationale, le leader incontesté des entraîneurs français ne répond plus aux questions des journalistes d’ici. Depuis à peu près vingt ans, il se tait.
Une attitude qui, vu sa position dominante sur l’échiquier du galop français, alimente toutes sortes de spéculations, de controverses et de frustrations. Tout le monde aimerait en savoir plus sur l’entraîneur cantilien et en premier lieu sur les raisons de son silence. Car les origines du mutisme d’André Fabre ne sont pas très bien définies.
Hypothèse n°1 : Un orgueil mal placé ?
L’intéressé lui-même au début des années 80 disait déjà ceci : « ce n’est pas tant la déformation de mes propos qui m’irrite mais l’ignorance de la plupart des journalistes hippiques ayant embrassé cette profession avec la vogue du tiercé » . On peut imaginer que sur la base de ce mépris affiché, un commentaire acide (un sous-entendu sur les performances d’un de ses protégés ?) ait pu déclencher les foudres d’André Fabre et par ricochet cette coupure du son qui perdure. A explorer.
Hypothèse n°2 : Une petite inhibition ?
L’incompétence des journalistes hippiques français a peut être bon dos. Le mépris qu’il affiche pour la presse spécialisée hexagonale, mais aussi pour d’autres corporations (y compris la sienne, me dit-on), son abord hautain, ses propos cassants « off the record » dissimuleraient en fait… une certaine timidité. Piste proposée par feu Jean-Luc Lagardère, jadis propriétaire chez André Fabre et accessoirement « avocat » de l’entraîneur cantilien.
A explorer.
A quoi bon brasser tout ceci ?
Il est indispensable de connaître ce qui motive le silence lorsque l’on veut réactiver la parole chez son interlocuteur. Vous l’aurez compris à ces mots. Ce texte annonce une entreprise des plus téméraires, une ambition démesurée qui va absorber toute mon énergie pendant les semaines à venir.
Je projette d’interviewer André Fabre.
Ce projet n’est pas raisonnable, je sais. D’autant qu’à l’heure où j’écris ces lignes, je n’ai aucun réseau pour accéder à cet homme et je n’ai, à priori, pas la légitimité pour mener à bien une telle mission.
D’ailleurs au betting, mes amis turfistes me donnent à 150 contre 1 sur ce coup-là.
Mais même à cette cote, j’ai envie d’essayer.
Motivation n°1 :
Je suis persuadé que cet homme-là a beaucoup à donner, à transmettre. Il n’entraîne pas comme les autres. Il n’a pas le même cursus que les autres. Il n’aurait fatalement pas les mêmes choses à dire sur son métier, que ses collègues, sur ses chevaux et les hommes avec lesquels il a travaillé. Et puis, il y a vingt ans de courses classiques qui gisent dans une obscurité partielle et attendent quelques éclairages.
Motivation n°2 :
Motivation toute personnelle. J’ai un faible pour les génies dont les difficultés à communiquer sont souvent équivalentes au talent (Jean-Claude Suaudeau –l’architecte du Football Club de Nantes-, Brian Wilson et Phil Spector –les inventeurs agités de la Pop dans les années 60-, Jean-Luc Godard –la Nouvelle Vague au cinéma, c’est lui et lui seul-). Dans le cas d’ André Fabre, la distance qu’il impose donne à son personnage une dimension quasi-mythologique, l’habillant de mystère alors qu’il évolue déjà dans un univers, celui des courses hippiques, peuplé d’ombres et de légendes. Plus tard, André Fabre inspirera sans doute un héros de fiction. Pour l’instant, il n’est qu’un démiurge en activité. Et, c’est à ce stade, à mon avis, qu’il faut rencontrer les hommes. Plus tard, il sera trop tard.
Motivation n°3
Last but not least. Si je réussis dans mon entreprise, je pourrais briguer le prix Pulitzer de la Presse Hippique et ça fera une belle ligne sur mon CV. Si j’essuie un refus, j’aurais au moins produit une petite littérature de l’échec. Comme le disait mon mentor, Robert Filliou : « Il est égal qu’une œuvre soit bien faite, mal faite ou pas faite du tout ».
Nous verrons bien.
Vous trouverez dans les épisodes qui vont suivre le récit de cette tentative, sa préhistoire, sa mise en place, le compte-rendu de mes rencontres, de mes discussions avec les acteurs des courses, ainsi qu’un inventaire de mes doutes et mes certitudes sur la réalisation de ce projet, bref le «Off» d’une interview qui peut être, voire probablement n’aura jamais lieu.