« Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas sympathique ? »
(Période 1995-1998)
1995 : Cela fait trois ans que je m’intéresse aux courses de chevaux. Un intérêt tout relatif lié au jeu et aux quintés (les seules épreuves sur lesquelles j’investis). J’ai commencé à me constituer une base de données et à élaborer des stratégies de placement. Je considère mon compte PMU comme une extension de mon PEA. Je lis donc les pages saumon de Paris-Turf comme celles du Figaro.
Je connais surtout les chevaux de
Marcel Rolland, Elie Lellouche et
David Smaga. Des gens particulièrement habiles lorsqu’il s’agit de cibler les handicaps-quintés. J’ai d’ailleurs produit une étude sur la façon dont ils préparent leurs élèves en vue de ces épreuves.
André Fabre ? Il présente moins de partants dans les quintés que ses trois collègues et je trouve que ses chevaux sont souvent surestimés par les parieurs et constituent donc des placements peu spéculatifs. Et puis, il n’a pas une réussite suffisante dans ces courses pour que je lui consacre une attention particulière. J’évite soigneusement de jouer ses protégés. Je relève toutefois une chose :
dans Paris-Turf, à la rubrique Interview sur les Pistes, ce n’est jamais lui qui présente les chances de ses partants.
1995 : En ce moment, j’emménage à Boulogne-Billancourt chez ma future femme. Quittant le 18è arrondissement, je suis à présent à deux pas d’Auteuil, Longchamp et Saint-Cloud. Evidemment, je tombe très vite sous le charme bourgeois de Longchamp et c’est à cette période que je découvre, candide, que les handicaps-quintés ne rassemblent pas les meilleurs chevaux de course du monde.
C’est lors de ma troisième visite dans le temple du galop que j’identifie
André Fabre.
Cet après-midi là, dans le rond de présentation, il y a autour du jockey
Thierry Jarnet,
Jean-Luc Lagardère, deux personnages et une femme qui les dépasse tous d’une tête, la newtonienne
Betty, madame
Lagardère.
Les deux autres personnages, dont un collègue me souffle les noms, sont
André Fabre et
Roland de Longevialle (le responsable de l’écurie
Lagardère). Au début, je pense qu’
André Fabre est le neveu ou le demi-frère de
Lagardère. Enfin, un parent, quoi. Car il y a une forme de complicité vestimentaire entre le patron de presse et l’entraîneur cantilien. Veste et pantalon bleu marine, rayé, coupe étroite et parfaite de style britannique, tendance début des années 70. Même tailleur ? Mimétisme ? En tout cas, je ne sais s’il y a eu une concertation préalable, mais il y a un genre de symétrie très étudié entre les deux hommes. Au moins sur ce plan.
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Couleurs Lagardère
8 avril 1995 |
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Couleurs Fabre
8 avril 1995 |
Déjà, au premier abord,
André Fabre ne ressemble pas à ses pairs. Très loin des impers (à la
Michel Constantin période
La Valise) de
Marcel Rolland, du look débonnaire d’
Elie Lellouche (parfois la chemise sort du pantalon. Si, si), ou de la polychromie d’un
François Doumen.
Pour tout dire, j’ai l’impression de voir un énarque (ce qu’il a failli être) ou un capitaine d’industrie (ce qu’il est en quelque sorte).
Autour de ce petit monde, tourne
Walk On Mix, qui s’apprête à remporter son
Prix Noailles.
Conversation avec Jean-Marie F., turfiste
Hippodrome de Longchamp, Tribune 1er étage, 8 Avril 1995, Arrivée du Prix Noailles
JMF - C’était limite mais c’est le Fabre qui gagne. Y a quand même pas grand chose entre lui et l’autre.
-De toute façon, je n’avais joué ni l’autre, ni l’autre.
JMF - Je te l’avais dit, ce sont des courses qui se regardent. C’est pas fait pour jouer. Qu’est-ce que tu voyais dans cette course ?
-Le cheval de David Smaga . Je ne joue jamais les chevaux de Fabre
JMF - Pourquoi parcequ’il n’est pas sympathique ?
- Non, mais je joue toujours les Smaga.
JMF - Il faudrait que tu arrêtes de jouer dans toutes les courses comme s’il s’agissait de courses à handicap. Et de jouer comme une midinette entre parenthèses. Smaga est sympa, tu le joues. Et puis, si ça se trouve, tu as joué Peckinpah’s Soul en pensant à Sam Peckinpah. Et comme tu aimes bien ses films. Tu t’es dit qu’il fallait jouer le cheval qui porte son nom, etc. T’es qu’un amateur.
- Vas te faire foutre.
C’est donc doublement vexé que je redescends des tribunes après la victoire de
Walk On Mix. J’apprends ce jour-là, qu’à une certaine altitude dans la hiérarchie des courses, il faut compter avec
André Fabre.
Coût de la leçon : 120 francs.
Je n’ai pas le temps d’assister au retour du vainqueur, ni même à la remise du trophée. J’arrive au moment où les quatre personnages évoqués tout à l’heure quittent le rond de présentation.
A leur tête,
Roland de Longevialle, l’œil humide, me semble-t-il, suivi d’
André Fabre dont l’expression de visage est indéfinissable. Je dirais 1/4 sourire, 3/4 rictus crispé. A deux longueurs,
Jean-Luc Lagardère, tout frétillant, et son épouse.
Jean-Luc Lagardère et
André Fabre ne se ressemblent plus.
D’un naturel distant mais courtois, Jean-Luc Lagardère est un homme que la fréquentation des chevaux et des hippodromes transforme. Particulièrement les jours de victoire qui semblent produire sur lui comme un effet de jouvence. Particulièrement aujourd’hui.
Ainsi, le
Jean-Luc Lagardère quasi-euphorique qui passe à côté de moi, cet après-midi-là, est, je dirais, un petit garçon de dix ans, pas plus.
Il faut dire qu’il y a de quoi s’enthousiasmer. La victoire de
Walk On Mix marque le début d’une formidable aventure.
Walk On Mix et
Housamix ont été les deux premiers produits de
Linamix à s’imposer à un niveau Groupe II. On connaît la suite des exploits d’étalon du plus célèbre des Gris.
Les sentiments manifestés par Lagardère n’ont rien à voir avec l’expression d’André Fabre dont la joie doit être très intériorisée à ce moment précis. A vrai dire, Fabre ne semble pas jouir de l’instant présent, mais plutôt ressasser quelque chose à moins qu’il ne se projette plus loin.
En veut-il à Thierry Jarnet de je-ne-sais-quoi ? Réfléchit-il à de nouveaux réglages qui permettraient à Walk On Mix de repousser ses adversaires plus loin encore, qu’il s'agisse de Solar One ou d’autres ? Et puis d’abord, Jockey-Club ou Derby d’Epsom ?
En tout cas, je viens de croiser une énigme et après avoir fixé le personnage quelques secondes, je commence déjà à me faire des nœuds au cerveau.
Inutile de dire, qu’André Fabre m’a plu immédiatement.