«Ce qui peut donner cette impression de dépit amoureux »
(Septembre 2006)
Je repars donc à l’assaut de
François Hallopé, le Directeur de la Rédaction de Paris-Turf, en empruntant cette fois les canaux électroniques, et en lui proposant une interview à paraître sur courses-france.com. Interview qu’il pourra relire et corriger avant diffusion. Je lui explique que je souhaite en particulier l’interroger sur les rapports qu’entretient
André Fabre avec la presse. Je joins à mon mail deux épisodes de mon feuilleton pour qu’il se fasse une idée de ma démarche.
Trois jours après, je reçois par mail une réponse favorable et quelques coups de fil plus loin, nous arrivons à caler une date sur son agenda surchargé.
Inutile de préciser que je suis déconcerté par la facilité avec laquelle se met en place cette rencontre. Car après tout, je suis un illustre inconnu et courses-france.com (son webmaster me pardonnera) n’a pour l’instant pas encore le crédit qu’il mérite.
Mais je ne suis pas au bout de mes surprises car lors de notre discussion, François Hallopé fera preuve d’une étonnante décontraction dans ses propos. Pendant l’heure que durera notre entretien, je lui demanderai une demi-douzaine de fois si « je peux reprendre telle ou telle de ses phrases en l’état ? » et il me répondra toujours « oui, allez-y ».
Entretien avec François Hallopé
Hippodrome de Longchamp, 16 septembre 2006, 14 heures 30
Tribunes des propriétaires
Moi- J’ai entendu beaucoup de versions contradictoires à ce sujet. Quel est le fait qui a amené André Fabre à refuser tout échange avec la presse française ?
François Hallopé- L’affaire remonte, d’après mes sources, au
Prix de Diane 85. Celui de
Lypharita. Dans la présentation de la course, un journaliste de Paris-Turf aurait prêté des propos à André Fabre qu’il n’aurait pas tenu car il n’avait pas parlé à la personne en question. C’est l’élément déclencheur sur lequel vient se greffer un enchaînement d’autres faits. Il y a une autre chose à noter : quand il était entraîneur d’obstacle, André Fabre parlait sans aucun problème. C’est quand il est devenu entraîneur de plat qu’il a coupé les ponts avec la presse française.
- J’ai l’impression que cette rupture aurait pu avoir lieu deux ans plus tôt ou deux ans plus tard car avant cet événement, André Fabre avait déjà affirmé un certain mépris pour la presse hippique française ?
FH- Oui, le feu couvait. Il faut dire qu’il existe un décalage entre la recherche d’excellence du personnage et la faune hétérogène qui compose la presse hippique française. Une presse qui regroupe des gens dont les passions et les ambitions sont variées (le jeu, le cheval, le besoin de faire partie d’une certaine gentry, etc) et dont la plupart ne sont pas des journalistes de formation.
Ce qui donne un ensemble de professionnels de qualité très inégale.
- On a l’impression qu’il considère lui la presse comme un corpus homogène…
FH- Oui et c’est là où j’ai du mal à le comprendre car il ne fait pas le tri. Au sein de la presse, il y a des gens qui partagent sa passion pour les chevaux et qui sont capables d’être rigoureux.
- Visiblement il ne considère pas la presse anglo-saxonne de la même façon.
FH- Les journalistes irlandais ou anglais ont une culture du cheval beaucoup plus forte. La presse anglo-saxonne spécialisée est d’un autre niveau, il faut l’avouer. Même si elle a ses propres travers. Je pense à ses relations intra-utérines et malsaines avec les bookmakers qui l’amène à monter en épingle, de manière artificielle, certains chevaux. Mais il est un fait que le substrat de la presse hippique anglo-saxonne est plus noble que le nôtre.
- Il y a donc cet événement, une réaction d’orgueil à l’origine de cette rupture. Mais certains de ses confrères ont parfois rompu avec la presse spécialisée avant de rétablir la communication Le fait qu’il se soit dorénavant installé dans ce mutisme, ce n’est pas une façon pour lui de donner une dimension quasi mythique à son propre personnage ?
FH- Je crois plutôt qu’il est à présent prisonnier de son personnage. J’ai vécu à ce sujet un épisode symptomatique. En 1990, je viens d’arriver à la rédaction de Week-End et nous sommes au mois de septembre. Dans un maiden, le
Prix de Villebon avec cinq partants, André Fabre aligne un « Yoshida », monté par Asmussen qui part à la cote de 3/10 et un « Maktoum » monté Guillot, qui est proposé à 3/1. A 200 mètres de l’arrivée, le second cité (
Kashan) va nettement mieux que le premier (
Northern Park) et Guillot pose les mains pour laisser gagner son compagnon d’écurie. Les commissaires ouvrent une enquête, Fabre est sommé de s’expliquer et tout le monde en fait ses choux gras. Je me dis, alors, que Fabre a peut être besoin de s’expliquer, qu’il ne peut pas être cloué au pilori de la sorte et que je ne perds rien à risquer de lui téléphoner. Surprise : il accepte de me recevoir, dans l’après-midi, chez lui à Chantilly. En l’espace de 24 heures, je vais avoir l’occasion de parler avec lui, plus que dans une vie entière
- Vous arrivez donc à point nommé pour lui permettre de s’expliquer ?
FH- Oui, car André Fabre ne supporte pas que l’on puisse supposer qu’il est impliqué dans le montage d’une opération de jeu ou dans une quelconque malversation.
Et il me reçoit chez lui, me donne donc sa version sur cette affaire et naturellement nous abordons d’autres sujets. Evidemment, dans Week End et l’Actualité Hippique, nous avons accordé une très large place à cet entretien, développant tous le sujets que nous avions abordés. C’est la dernière fois, à mon sens, qu’André Fabre s’est laissé approcher par un journaliste hippique français pour une interview aussi longue. Mais dans cette circonstance, il avait surtout besoin de communiquer et se retrouvait seul puisqu’il s’était coupé de la presse. J’ai donc eu de la chance.
- Et depuis, j’imagine que vous avez essayé de le solliciter à nouveau
FH- Le problème, c’est qu’après c’était terminé. Fin de la parenthèse. Il n’a jamais plus voulu me reparler, si ce n’est une fois par écrit pour nous dire quelques mots sur André Adèle, à l’occasion d’un Prix qui honorait sa mémoire à Auteuil. Il m’avait alors faxé deux pages sur ce qu’il avait appris à l’école « Adèle ». Beaucoup de gens qui le cotoient reconnaissent qu’André Fabre peut être un jour prolixe et le lendemain muet comme une carpe, voire capable de vous ignorer. Lors de la disparition de Jean-Luc Lagardère, il m’a tenu des propos très grossiers lorsque je l’ai contacté afin qu’il évoque la personnalité du propriétaire français. Certes, je ne l’avais pas spécialement épargné sur d’autres sujets, mais je trouve déplorable qu’en une telle occasion, il n’ait pas été capable de prendre de la hauteur pour évoquer le propriétaire disparu, préférant lâcher son fiel sur Paris-Turf avant de me raccrocher au nez.
- Jean-Luc Lagardère expliquait d’ailleurs que la timidité d’André Fabre était une explication de ses difficultés à communiquer avec la presse.
FH- C’était sa théorie et ce n’est pas forcément faux, mais ça n’explique pas ses comportements vraiment cyclothymiques. Ses amis vous diront qu’André Fabre est quelqu’un qui peut être affable et courtois (qui est assez bavard, d’ailleurs) mais qui peut du jour au lendemain, de manière incompréhensible, ne plus vous répondre quand vous le saluez.
- En lisant vos éditoriaux, je constate une récurrence Fabre. Une récurrence naturelle, vu sa position dominante dans l’actualité que vous couvrez, mais pas seulement. D’un point de vue totalement extérieur, on peut avoir le sentiment que vous êtes allés à l’école ensemble ou que vous avez un passé commun et qu’à présent vous êtes brouillés, que vous, vous le vivez mal et d’ailleurs vos propos ici corroborent un peu cette impression
FH- (amusé) -… Non, non. Nous n’avons jamais eu une telle proximité. Mais il est vrai que nous avons l’un et l’autre un rapport passionnel avec nos activités qui sont connexes. Ce qui peut donner, pour ma part, cette impression de dépit amoureux car j’admire le professionnel André Fabre, et je vis fatalement son silence comme une frustration extrême.
-Le professionnel, justement. Quels sont selon vous les éléments moteurs de sa réussite ?
FH- D’abord, il n’est pas seul. Il est deux car il travaille et vit avec une femme qui est une femme de cheval exceptionnelle. En second lieu il a réussi à monter une organisation militaire avec des hommes de confiance. Une organisation qui lui permet de consacrer tout son talent à l’entraînement, de ne penser qu’à ses chevaux, sans avoir à se disperser dans les problèmes de logistique ou de contingence matérielle. Enfin, il y a naturellement les qualités singulières d’André Fabre : Une connaissance encyclopédique du cheval, une faculté d’analyse personnelle d’exception chez cet homme qui est donc à la fois un visionnaire et un très grand technicien.
- Et pour clore notre entretien, si aujourd’hui, la communication se rétablissait, quelle serait la première question que vous lui poseriez ?
FH- Comment se fait-il que vous retrouviez l’usage de la parole ?
- (rires) Et en questions subsidiaires
FH- Quand est-ce que vous allez arrêter d’entraîner ?
Quelle est la course (que vous n’avez pas gagné) qui vous fait le plus souffrir ?
-Vous avez votre petite idée.
FH- Pour les deux dernières questions, oui…
- Pour la troisième, une course anglaise, j’imagine
FH- Oui, le Derby d’Epsom, je pense
- Et alors, quand va t-il s’arrêter ?
FH- Je ne le vois pas s’arrêter
- Je le verrais plutôt s’arrêter d’un seul coup. Je le vois bien comme Marcel Duchamp, mettre un terme à son activité sans explication et jouer aux échecs jusqu’à la fin de ses jours. Il me semble que sa secrétaire disait quelque chose du genre dans vos pages.
FH- Oui, il est capable d’une sortie théâtrale de ce genre. Mais je le vois plutôt vivre sa passion jusqu’au bout comme un François Mathet.
Nous poursuivons notre discussion jusqu’au bas de l’escalator qui nous mène au rez-de-chaussée de l’hippodrome en évoquant l’histoire peu ordinaire d’
Hurricane Run.
Pour mon interlocuteur, j’ai tort de focaliser sur les retombées éventuelles de la collaboration ponctuelle entre Coolmore et Fabre.
Au moment de nous séparer, je remercie mon interlocuteur pour le temps qu’il m’a consacré et pour la matière première qu’il me fournit.
François Hallopé part rejoindre
Freddy Head, et quant à moi, je retrouve
Jean-Marie F. , mon ami turfiste historique.
Conversation avec Jean-Marie F.
Hippodrome de Longchamp, 16 septembre 2006, 16 heures
Rond de présentation
JMF- Alors, ça s’est bien passé ?
- C’était vraiment super excitant. Il a dit beaucoup de choses et s’il maintient ses propos après relecture, alors, ça fera de la bonne came.
JMF- Non, je veux dire : Est-ce qu’il t’a proposé de travailler à Paris-Turf ?
- C’était pas l’objet de notre rencontre. Tu commences à me saouler à vouloir me caser à tout prix.
JMF- Tu ne veux pas saisir les opportunités quand elles se présentent à toi. Ca m’énerve…
- Ecoute, j’irais le voir au terme de mon aventure avec Fabre et on verra bien…
JMF- Mais ça va durer combien de temps tes conneries avec Fabre ? Avec lui aussi, ça n'avance pas...
- Va te faire foutre !!!
En rentrant à la maison, j’écoute l’enregistrement de ma discussion avec
François Hallopé pour être bien certain d’avoir entendu ce que j’ai entendu. Je commence à retranscrire notre entretien. Je me rends compte que mon interlocuteur a lâché beaucoup d’informations qui vont au delà de ses relations tumultueuses avec l’entraîneur cantilien. Il a aussi validé un certain nombre d’impressions et de commentaires recueillis ça et là. Et puis, et surtout, je constate qu’il y a ce fil rouge que je retrouve dans toutes les discussions que j’ai pu avoir au sujet du célèbre entraîneur français :
Elizabeth Fabre.
Lorsque je fais part de la teneur des propos d’
Hallopé à
Alain S., mon complice photographe dans cette opération, celui-ci est définitif. Il pense que je peux mettre un terme à mon ambition d’interviewer
Fabre si celui-ci lit l’épisode 2 de mon odyssée. Je n’en suis pas certain.
Je pense déjà à autre chose. Je suis déjà en train d’échafauder un entretien croisé avec deux anciens employés du mentor d’
Hurricane Run, ce qui me permettra d’en savoir plus sur ses méthodes et sa singularité en tant qu’entraîneur.
J’avance. A défaut d’avoir défini le mode opératoire qui me permettra d’approcher le leader des entraîneurs français, j’ai l’impression de le cerner chaque jour davantage.
Au propre comme au figuré.